Calice des Fées
- 17 avr.
- 6 min de lecture
La Pervenche fait partie de ces fleurs que l’on croise quotidiennement, sans forcément leur prêter attention. Pourtant, pour qui sait ralentir et s’arrêter quelques instants auprès d’elle, la Pervenche dévoile de nombreux secrets.
Déjà, c’est une plante rudérale, c’est à dire qui croît parmi les décombres. En ça, elle permet d’identifier les lieux qui ont été autrefois utilisés par l’humain et ce jusque des millénaires auparavant, faisant d’elle une alliée des archéologues et des chercheurs d’anciens sites sacrés, gaulois ou autre. Cette particularité de la Pervenche la révèle comme une plante des ancêtres, mais aussi comme une plante de la mémoire. Celle du territoire, certes, mais pas uniquement, car il se trouve que la Pervenche s’emploie dans le cadre médicinal pour justement traiter les troubles de la mémoire également. Ce lien à la mémoire, il aide aussi à conserver une vision claire, dans l’ici comme dans l’ailleurs : les mémoires de ce monde, mais aussi celles des rêves et des traversées dans l’autre monde. Et cette vision claire, bien entendu, sert autant au discernement qu’à la divination.
En tant que plante au feuillage persistant, la Pervenche a été perçue par nos anciens comme un symbole d’immortalité, de l’éternel. Pas tant dans le sens « qui ne peut mourir », mais dans l’idée de cycle, de mort et de renaissance. Et quelque part aussi, de spirale : un éternel mouvement et constance à la fois. À travers les saisons. À travers les mondes. C’est certainement en lien avec cette ambivalence que la Pervenche s’illustre dans le folklore de nos régions à la fois comme une fleur funéraire, et à la fois comme une fleur de l’amour et des mariés. D’ailleurs, par son lien aux mariages, on peut aussi comprendre la Pervenche comme une fleur des engagements, des serments et des promesses. Mais aussi de la sincérité des sentiments, de la dévotion.
Et c’est là que la Pervenche révèle toute sa profondeur… Mémoire, territoire, vision claire, vie, mort, engagement, dévotion… La Pervenche est une passeuse. Une passeuse de ce monde, des étapes de la vie, de la mémoire du territoire. Mais surtout, une passeuse vers l’autre monde et ses habitants. Sa vision permet de percevoir l’invisible. Sa nature profondément liminale permet de traverser, tout en étant protégé. Et cette liminalité, elle est d’autant plus renforcée au sein de son élixir que je l’ai réalisé lors de l’équinoxe de printemps, avec des fleurs récoltées sur des seuils spécifiques (lisière de forêt, haie…) ainsi que des carrefours entre passages humains et animaux. Tous les seuils sont là : entre les saisons, entre la lumière et l’obscurité, entre l’humain et l’animal, entre le connu et le sauvage, entre ce monde et l’autre.
La Pervenche est donc une alliée formidable pour « rendre visible », que ce soit les mémoires ou bien les entités de l’autre monde. Elle apprend à voir et à entendre les esprits qui habitent le territoire, et particulièrement les entités féériques. Mais surtout, au-delà de simplement les percevoir, la Pervenche propose de les comprendre et d’éventuellement relationner avec eux, que ce soit simplement en bons voisins, ou plus intimement, mais toujours avec honnêteté. Cet aspect-là de la Pervenche, c’est au fil de mes traversées que je l’ai découvert. Et c’est en hommage à celles-ci que j’ai nommé son élixir floral : Calice des Fées.
La première fois, lors d’une traversée, elle est apparue à l’entrée d’un passage dans la forêt, qui menait vers les profondeurs de la terre, avant de me laisser émerger à l’endroit que je devais atteindre. C’est là que j’ai compris que la Pervenche était véritablement une passeuse, mais aussi, plus simplement, qu’elle fleurissait les lieux liminaux, habités par l’invisible. Qu’au-delà de son rôle actif, elle était aussi un témoin. Lors d’une seconde traversée, la Pervenche est de nouveau apparue, mais ce coup-ci, juste avant un shapeshifting animal qui me permettrai d’entrer dans l’autre monde. Et ici encore, j’ai vu avec plus de profondeur qui elle était : un symbole de mort et de renaissance, certes, mais aussi de transformation. C’est d’ailleurs au sein de cette même traversée que j’ai commencé à ressentir mon « toucher » et à percevoir cette lueur de l’autre monde, dont je vous parlais sur un Sanctuaire dans les Bois (article : Animisme, viriditas et territoire).
…lorsque ma peau entre en contact avec un élément, quel qu’il soit, cela m’y relie instantanément et j’en finis submergée. […] Si je jette un coup d'œil à mes notes de voyage, je peux lire, à propos de ces ressentis : « Je suis submergée. À chaque pas, chaque contact, une lueur émerge. À chaque pas, à chaque contact, je me relie et ressens, connais, tout ce que je touche. Leur mémoire également. », ou encore « C'est comme un électrochoc. C'est comme découvrir une profondeur jamais soupçonnée. Être noyée d'une quantité d'informations, de savoirs, de mémoires, par les sens. ».
Et au final, tout ça était lié à la Pervenche, ou du moins, c’est elle qui l’avait amorcé. Ce toucher m’a aussi permis d’ouvrir un passage, qui s’est instantanément fleuri de Pervenche. La boucle était bouclée. Dans une troisième traversée, je me suis retrouvée à ingérer cette plante, et de suite, mes perceptions ont changé, mais ma conscience également. C’était comme voir, et comprendre différemment. Et c’est depuis cette traversée que je considère la Pervenche comme porteuse du sang de l’autre monde. Enfin, lors d’une dernière traversée, l’entité qui m’accompagnait a déposé une fleur de Pervenche au cœur d’un bois brumeux, me révélant au passage que cette fleur était là pour m’aider à percevoir les tribus féériques, mais aussi à entretenir leur mémoire et faire en sorte que leur voix ne s’éteigne jamais.
Ce que j’ai pu retenir de ces traversées en présence de la Pervenche, au-delà de ce que j’ai déjà évoqué, c’est qu’elle est profondément liée à la notion d’échange, de mouvement, de circulation. Dans chacune de ces traversées, je donnais ces fleurs, puis on m’en donnait. Tout ça, à mon sens, vient vraiment renforcer sa nature de passeuse bien entendu, mais aussi sa dimension plus solennelle de plante de l’engagement sincère, durable et réciproque avec l’autre monde. J’adore voir comment mes rencontres avec elle, de l’autre côté, sont en écho direct avec son folklore et ses vertus, bien avant que j’en ai eu connaissance. De manière plus personnelle, j’ai aussi pu constater que la Pervenche était liée à Gwyn ap Nudd, roi des peuples féériques dans la croyance galloise, car il était présent à chaque fois qu’elle était présente, et que de nombreux gestes nous liaient, à travers elle.
Et même si ce lien repose clairement sur de l’UPG, et qu’il n’aura peut-être pas autant de corps pour vous, il suffit de jeter un œil au lore de Gwyn ap Nudd pour voir à quel point il est pertinent. Dans les plus anciennes sources écrites qui le mentionnent, Gwyn ap Nudd est décrit comme une entité qui incarne le pont entre ce monde et l’autre, l’Annwfn. C’est une entité empreinte d’ambivalence, et qui est à la fois ombre et lumière, bien et mal. Il agit comme médiateur entre le monde civilisé et le sauvage, entre notre monde et l’autre. Il règne sur les échanges qui y prennent lieu, comme sur les passages, afin de conserver l’équilibre et la pérennité des deux. Et bien entendu, Gwyn ap Nudd est également une entité fortement liée au territoire et aux paysages. Je ne pense pas avoir besoin d’en dire beaucoup plus pour montrer à quel point la Pervenche trouve écho en Gwyn ap Nudd…
Je l’avais déjà évoqué dans un autre post, mais j’associe la Pervenche aux lacs, du moins tels qu’ils apparaissent dans le folklore gallois. Ces lacs sont la demeure des Gwragedd Annwfn, les dames et émissaires de l’autre monde. Et tout comme la Pervenche, ces dames sont porteuses de passage, de mémoire, de savoir et d’alliance. Ce sont également des entités féériques, en lien direct avec le roi des fées.
Les lacs, vastes calices offerts au ciel, forment des portails entre les mondes [...]. Dans les brumes d’un lac, un roi peut recevoir sa légitimité, sa consécration ; au fond d’un autre, l’épée repose en offrande, confiée aux entités qui veillent sur le territoire. Guérison, pacte, souveraineté : les lacs sont des sanctuaires où l’autre monde se dévoile […]. Plante des marges où persiste la mémoire, elle veille sur les serments passés et guide les esprits entre les rives. Elle est le lien, l’alliée des fées et des esprits qui murmurent sous la surface.
Enfin, il y a un dernier point intéressant à propos de la Pervenche. Ce n’est pas un sentier que j’ai déjà pu arpenter à ses côtés, j’attends mon prochain voyage outre-mer pour cela, mais je n’ai aucun doute sur le fait qu’elle puisse m’y accompagner. Quand je repense au lien que possède la Pervenche avec les entités féériques, avec les mémoires, avec les ancêtres, avec la mort et la renaissance, et avec les lieux liminaux… je me dis qu’au-delà d’être le « Calice des Fées », elle pourrait bien être également le « Calice des Tertres ». Je ne saurais trop en dire plus pour l’instant, mais j’ai l’intuition que la Pervenche sera également une alliée merveilleuse pour explorer, comprendre et ressentir les tertres, les monuments funéraires, et tous ces vestiges mégalithiques qui forment une partie des mémoires du territoire, comme de l’autre monde.
Le territoire est le miroir de l’autre monde, et la Pervenche, Reine Liminale, en est la gardienne. Découvrez-la ici.











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