L’Aconit et la morsure du loup
Peu avant de vous proposer mon élixir floral d’Aconit, j’ai moi-même commencé à cheminer à ses côtés. C’est un esprit qui m’a toujours impressionné, voire effrayé, et dont les contours sont si difficiles à esquisser... En parallèle de mon cheminement avec cet esprit, j’ai cherché à mieux le connaitre. Lui. Pas ses vertus. Pas ce qu’il peut m’apporter. Mais sa nature profonde. Son essence.
Qui est véritablement l'Aconit ?
Je pressentais que cette identité allait s’articuler autour du loup, mais je ne savais pas par quel bout commencer et remonter la piste. J’ai finalement décidé de faire un pas en arrière et d’observer les symboles, notions, énergies, et entités qui avaient (re)surgies dans ma vie depuis la présence de l’Aconit à mes côtés. Et c’est finalement cette piste-là qui m’a mené aux portes de la nature profonde de l’Aconit, notamment via la connaissance et la compréhension de sa lignée spirituelle.
Le folklore autour de l’Aconit m’a mené auprès des loups, et même des loups-garous. Cette relation est d'ailleurs ambivalente car, selon les récits, l’Aconit peut tuer les loups, empêcher la lycanthropie... ou au contraire la provoquer. D’ailleurs, à petite dose, son poison provoque des sensations et hallucinations de métamorphose, notamment l'impression que le corps se couvre d’une fourrure de loup. À plus haute dose, ses toxines sont létales, notamment pour les canidés. Par les croyances qui l’entourent et ses anciens usages, j’ai appris que l’Aconit pouvait neutraliser le venin des serpents et des scorpions, mais aussi soigner les affections des yeux. Pline l’appelait même « scorpion », car la forme de ses racines rappelait la queue du scorpion.
À première vue, tous ces éléments paraissent décousus. Le loup, le serpent, le scorpion, le poison, le regard… Pourtant, plus je remontais leur origine, plus ils semblaient appartenir à une même famille.
Le premier véritable point d'ancrage dans mes recherches a été le mythe de la naissance de l’Aconit. C’est ce mythe qui m’a permis de remonter le fil ensuite. Dans ce récit, on apprend que lorsque Cerbère remonte des Enfers, la bave du chien tombe sur la terre et donne naissance à l’Aconit. Mais en vérité, il existe une seconde version : la bave de Cerbère tombe sur la plante, qui existe déjà, et la rend ainsi toxique. Je trouve chaque version intéressante, parce qu’elles véhiculent un message différent.
La première version raconte une création : Cerbère, gardien des frontières entre les mondes, dépose dans le monde des vivants une plante issue des profondeurs chthoniennes. L'aconit naît alors du contact entre l’autre monde et la terre. La seconde version parle de transmission, d’une « contamination initiatique » : la plante reçoit quelque chose de Cerbère. Elle devient porteuse de son essence : le seuil, la garde, le poison, la morsure, la capacité de séparer ou de relier les mondes.
Dans tous les cas, la salive se révèle être une substance de transmission. Elle semble véhiculer quelque chose de celui qui la produit et porte une part de son essence. Ainsi, la bave de Cerbère communique sa propre nature à l’Aconit. Cette idée trouve d'ailleurs un écho étonnant en biologie. La salive est un fluide riche en molécules dites de communication. Je trouve fascinant de constater que les deux décrivent, chacune dans leur propre langage, une même idée : certains fluides transmettent plus qu'une matière, ils transmettent une information.
Si l'Aconit reçoit quelque chose de Cerbère, alors comprendre l'un revient peut-être à comprendre l’autre. Cerbère est plus qu’un monstre des Enfers, il est un gardien qui veille sur le passage entre les mondes. Sa fonction n'est pas de régner, mais de maintenir une frontière, de gérer sa porosité et sa perméabilité.
En suivant Cerbère, je me suis rendue compte que la piste ne s'arrêtait pas à lui. Elle remonte encore et encore. Cerbère est le fils d'Échidna et de Typhon. Et Typhon, dans les rapprochements gréco-égyptiens, a souvent été associé à Seth, notamment parce que ces deux figures incarnent une puissance chaotique, étrangère, désertique, destructrice mais aussi nécessaire à l'équilibre cosmique. De son côté, Seth lui-même entretient des liens avec la figure du scorpion. Le scorpion m’a ensuite conduit à son tour vers Acumen, l'étoile de la constellation du Scorpion, qui matérialise son aiguillon venimeux, et qui est associée aux atteintes de la vue autant qu'à une forme de lucidité spirituelle.
D'autre part, quelques semaines plus tôt, un tirage du remembrement (proposé par Iria Del) avait déjà attiré mon attention sur une autre figure : Méduse. Les cartes associées à cette gorgone me montraient simultanément Hécate (dont l'Aconit est l'une des plantes les plus emblématiques), Cerbère, ainsi qu'une représentation de femmes-loups. Les symboles étaient là, mais je n'avais pas encore fait le lien, il était trop tôt. Ce n'est que plus tard que je l'ai fait, en découvrant que Méduse appartenait elle aussi à cette même lignée issue de Typhon. Elle n'était pas un élément extérieur, sans lien, elle faisait déjà partie de la famille, sans que je le vois.
Pour moi, Méduse est une figure du regard, et tout comme Acumen, son regard possède une particularité : il transforme celui qui le rencontre. Avec eux, on découvre que voir peut révéler, mais que voir peut aussi tuer. Ou du moins, transformer. La vision n'est jamais neutre, et celui qui regarde certaines vérités n'en ressort pas identique.
À partir de là, tout ces éléments ont commencé à s'ordonner d’eux-mêmes. Je ne les voyais plus comme une accumulation d’images individuelles mais comme différentes expressions d'une même dynamique. Sous ce jour, l’Aconit m'est apparue comme un loup-garou de sève. Et c’est peut-être pour cela qu'elle inspire une peur si instinctive. L’Aconit est, en quelque sorte, « le grand méchant loup » du règne végétal. Mais avant de comprendre l’Aconit mieux encore, il faut peut-être prendre le temps de comprendre pourquoi le loup-garou effraie autant…
À mes yeux, cette créature ne représente pas un danger, ou un prédateur, mais incarne une autre manière d'être humain. Une manière qui effraie l’humain lui-même, car il a oublié qu’il pouvait être autre. De son côté, le loup appartient aux marges : il habite la forêt, la nuit, les frontières du territoire humain. Il circule précisément là où les limites deviennent instables aux yeux des humains. Celui qui prend sa forme, celui qui devient loup-garou, franchit alors ces mêmes frontières. Il quitte son identité sociale pour entrer dans une condition plus primitive, plus instinctive, plus proche des forces sauvages. Le loup-garou devient celui qui peut aller là où l’humain ordinaire ne va pas. Il traverse.
Chez Méduse, le venin change de vecteur et passe par le regard. Les yeux cessent d'être un simple organe de perception et deviennent capables d'agir, de frapper, de transformer. Les énergies autour d’Acumen dénotent cette même idée puisqu’on dit de cette étoile qu’elle peut provoquer des atteintes de la vue physique, tout comme développer une autre forme de perception, souvent plus subtile. Comme si perdre une manière de voir permettait d'en acquérir une autre. L'Aconit ne donnerait donc pas davantage de vision. Elle déplacerait le regard. Son poison détruirait la vision ordinaire pour permettre une autre vision. Tout comme la transformation lupine n'est pas seulement un changement de corps, c'est un changement dans la manière de percevoir et de se mouvoir.
Et enfin vient Arachné, dont le mythe nous parle de sa métamorphose en araignée, au moyen de l’Aconit, et qui marque le passage irréversible d'une forme d'être à une autre. L’araignée rejoint alors le même registre symbolique que le scorpion et le loup : elle est une créature de frontière, associée à la toile, au piège, au poison, mais aussi à la création. Arachné devient araignée parce qu'elle révèle une puissance qui dépasse sa condition humaine. Comme le loup-garou, elle acquiert une autre forme. La toile de l'araignée est aussi une image de la connaissance : elle relie des points invisibles, elle capture ce qui passe, elle révèle les mouvements cachés. Tout comme le loup. Tout comme Cerbère.
Alors une question demeure. Une question qui s’esquisse sur les lèvres de Méduse, d’Arachné, du loup-garou… Que reste-t-il de l'être lorsqu'il franchit une frontière ? Peut-être est-ce là le véritable domaine de l’Aconit… Ces instants où une identité devient instable.
Toutes les figures qui gravitent autour de l’Aconit semblent appartenir à une même constellation spirituelle. Une lignée de passage et de transformation. Cerbère garde le seuil. Le loup le franchit. Le serpent inocule le venin. Le scorpion conjugue poison et vue. Méduse transforme par le regard. Arachné change de peau. Typhon dissout les formes. Seth introduit le désordre qui précède une nouvelle organisation. Et l'Aconit semble se tenir au coeur de toutes ces puissances...
Au final, je trouve que l’Aconit apparaît moins comme un esprit de destruction que comme un esprit de transformation. Elle est celle qui préside aux passages dont on ne revient jamais exactement identique. C'est peut-être cela, au fond, qui nourrit depuis toujours la crainte qu'elle inspire.
Elle est l'esprit des passages irréversibles.
C'est cela, sa véritable morsure.











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