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Carnet de sorcière

il y a 7 heures
6 min de lecture

Il y a un peu plus d’un an, je vous partageais un article (sur Matreon) énigmatiquement nommé « Une Belladone au seuil des mondes »… Derrière ce nom se cachent mes rencontres au sein de mon territoire avec un plant de Belladone un peu particulier, que j’appelle d’ailleurs « Sombre Belladone ».


Je vous partage quelques extraits de cet article, pour vous donner un aperçu de cet esprit et de pourquoi je l’appelle ainsi…


« Mais la forêt devant moi n’a rien en commun avec la précédente. Il fait noir à l’intérieur. La lumière ne passe pas. L’air y est étouffant. La frontière entre ces deux espaces est très nette, comme si une ligne très franche les séparait. Et là, sur cette ligne même, sur ce seuil, une Belladone. »


« Une Belladone oui, mais rien à voir avec celle que je connaissais déjà. Elle était très grande, mais son port était étrange : très ramifié mais pas forcément dense, un peu comme les lianes d’une plante grimpante. Mais ce qui m’a le plus happé, et étonné, ce sont ses feuilles : plus grandes, plus pointues, plus élancées, plus fines, plus luisantes et d’un vert bien plus foncé et profond. Ses fleurs également étaient singulières : elles émanaient quelque chose d’étrange mais de très vibrant, de très séduisant. Leurs corolles semblaient plus généreuses, ouvertes et pointues, leur couleur plus intense. Au toucher, toute la plante semblait extrêmement douce. Et pourtant, il s’agit strictement de la même espèce végétale (Atropa belladonna). »


Cette Belladone sombre possède donc des aspects tant physiques que spirituels uniques et en lien avec ce territoire si étrange, ce seuil entre ombre et lumière, merveille et terreur.


De fil en aiguille, ces rencontres m’ont donc mené sur la question du lien qui unit un lieu et ses esprits. Comment ce lien fonctionne ? Qui influence qui ? Est-ce ce lieu, à la nature « sombre » qui a assombri cette Belladone ? Est-ce l’inverse ? Et plus globalement, comment le territoire et ses habitants, visibles et invisibles, se répondent-ils ? Que se passe-t-il si un territoire, et donc son énergie, est modifié ? Ou bien si un lieu abrite désormais de nouveaux esprits ?


C’est fascinant, non ?


Je n’ai pas encore cerné ces mécanismes, mais un événement qui s’est produit au printemps m’a donné une piste d’exploration… Alors que je me rendais en visite auprès de cette Belladone, horreur : l’ONF est passé par là et lors de leurs travaux d’exploitation forestière, ils ont roulé sur la Belladone et l’ont déchiquetée. Je distinguais deux tiges au sol, bien amochées, mais assez conservées pour que je puisse la reconnaître.


Afin de donner une chance de survie à cette Belladone, j’ai décidé de couper tout ce qui restait d’elle et qui avait été abîmé, histoire qu’elle reparte du pied de manière plus saine et tranquille, les travaux étant (normalement) terminés. Honnêtement, à ce stade je ne pensais rien faire de ces tiges que j’avais coupées, juste trouver un endroit adapté où les déposer pour qu’elles retournent à la terre.


Sans trop savoir pourquoi, j’ai finalement tenté d’en faire des boutures. C’était totalement utopique, car la Belladone se bouture très très mal, alors à partir de tiges abîmées… c’était vraiment un pari fou. Mais j’avais peur que la Belladone mère ne survive pas, et je voulais tenter, le tout pour le tout, de lui permettre de continuer de vivre, sous une autre forme… Alors, de ces deux tiges j’ai fait quatre boutures, directement plantées en terre, avec pour seul ingrédient (un peu magique) ma salive au niveau de la coupure.


(ce n’est pas vraiment le lieu pour développer ce sujet, mais je pense que ce geste et ce don de salive est au cœur de la « réussite » de ces boutures…)


Et me voilà trois mois plus tard avec mes quatre boutures qui ont non seulement survécu, mais qui se sont développées et semblent en pleine santé malgré la canicule. Deux ont même fleuri, et l’une d’elles est vraiment impressionnante. Depuis quelques jours, je réfléchis donc à les mettre en pleine terre, dans mon jardin. Mais où ? C’est là que j’ai commencé à comprendre pourquoi j’avais été « amenée » à faire ces boutures. J’allais enfin pouvoir observer le processus de lien entre un esprit végétal et son lieu.


Ces boutures, ce sont strictement la même Belladone sombre que celle que j’ai rencontrée là-haut, dans cette forêt sombre. Alors, que va-t-elle devenir ici, une fois dans la terre de ce nouveau territoire ? Sera-t-elle la même ? Va-t-elle évoluer ? Et si oui, cette évolution sera-t-elle sur le plan physique ? Ou spirituel ?


J’ai tellement hâte de pouvoir contempler ce processus, et enfin esquisser les contours des mécanismes qui lient territoire et esprits.


Par respect envers la nature de ces Belladone, et en hommage à son pied-mère, j’ai décidé de les planter sur un seuil. Ce ne sera pas un seuil de même nature que celui de la forêt, mais un seuil tout de même…


Je n’arrive pas encore à sentir les énergies de ces boutures, je pense que j’ai besoin qu’elles soient dans la terre plutôt qu’en pot, et peut-être plus « ancrées » ou incarnées. Enracinées. En revanche, j’ai déjà pu observer les caractéristiques physiques : la couleur et texture des nouvelles feuilles, des fleurs…


Affaire à suivre...


Mais attendez !


Et si on poussait le regard plus loin ? Ici, je vous parle des esprits de la Belladone, certes. Mais imaginez ce que les réponses de cette « expérience » pourraient avoir comme impact dans notre vision des relations animistes ? Dans notre pratique ? Notre manière d’habiter le territoire ?


Si un lieu et son essence sont capables de teinter les résidents visibles et invisibles qui y vivent, qu’est-ce que cela implique vis-à-vis de notre relation aux esprits ? Je pense que cela montre qu’un esprit ne peut pas être compris est connu de manière indépendante, mais uniquement comme faisant partie d’un biome. Connaitre et relationner avec un tel esprit englobe donc la connaissance et la relation avec son écosystème également, tant d’un point de vue territorial que spirituel. Et qu’est-ce que cela dit de notre propre relation au territoire alors ? Cela rappelle que nous sommes également « influencés » par nos lieux de vie et leurs énergies, et que consciemment ou non, nous portons leur empreinte.


Mais si c’est l’inverse ? Si ce sont les esprits qui influent sur le territoire, qu’est-ce que cela révèle ? Cela suggère que la nature d'un lieu n’est pas uniquement le fruit de sa géographie, de son climat ou de son histoire, mais également de la présence et de l'action continue des êtres invisibles qui le peuplent. Le territoire devient alors l'expression vivante des relations qui s'y tissent, autant qu'un simple décor où elles prennent place.


Cela voudrait également dire que les esprits ne sont pas seulement les habitants d'un lieu, mais les artisans. Leur manière d'être, leurs interactions, leur abondance ou leur retrait… tout cela participeraient à façonner l'identité spirituelle du territoire, tout comme les êtres de notre monde (humains, animaux, végétaux, fungi…) modèlent progressivement leur environnement.


Ce ne sont que des ébauches, des premières pensées qui jaillissent de ces deux paradigmes. Il en reste encore une multitude à découvrir. Et d’ailleurs, pour être honnête, je ne suis pas sûre que ces deux paradigmes s’opposent réellement. Je ne pense pas que ce soit aussi simple et binaire que « soit l’un soit l’autre ». Je pense qu’il s’agit plus d’une dynamique complexe qui alterne entre ces deux paradigmes, avec des variations par moment, mais toujours dans un équilibre global.


Peut-être qu’il serait intéressant de creuser la question de ces variations et de ce qui peut les provoquer… Qu’est-ce qui ferait que par moment les esprits teintent fort le territoire, et qu’à d’autres, ce soit le lieu qui embaume les esprits qui s’y trouve ? Ce n’est qu’une intuition, mais j’ai envie de creuser du côté des saisons, du cycle, et des fêtes liminales et agraires. J’ai la sensation qu’un début de réponse pourrait bien se cacher ici…


Mais quoi qu’il en soit, l’image qui ressort de tout cela, c’est celle d’une co-création. D’une trame riche, diversifiée, mais profondément interconnectée.


Et je trouve que réaliser ça, c’est aussi accepter de faire face à quelque chose que beaucoup de personnes fuit : la responsabilisation de nos actes en lien avec le territoire et/ou les esprits.

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